Quand je suis arrivée à la Ravoire, ma mère qui m’accompagnait m’a littéralement déposée dans ma chambre et elle est repartie aussi sec. C’est brutal mais c’était ainsi. Comme un sparadrap que l’on arrache à toute vitesse pour ne pas avoir mal, la rupture devait être brutale. J’étais là toute seule, dans un univers que je devais découvrir, entourée de personnes que je devais apprivoiser ou être apprivoiser. Je devais tout découvrir par moi-même. Ma chambre, mes nouvelles copines qui à mon arrivée me paraissaient hostiles.

Je refusais de croire que j’étais comme elles, malade à un point où il fallait me séparer de tout mon univers.

Comment comprendre à ce moment précis que cette séparation brutale avec mon passé allait me sauver la vie ?

Comment comprendre que tout ce qui m’entourait maintenant serait mon univers durant tant de mois ?

Comment ne pas croire que j’étais punie parce que malade ?    

J’étais seule dans ce monde nouveau pour moi, et j’ai vécu mon arrivée comme un drame, une déchirure, une punition. Je regardais les personnes et je les détestais toutes, même les plus gentilles. Je ne voulais pas être là, je ne voulais pas être malade. Je voulais continuer ma vie, entourée des miens, vivre mon adolescence comme les autres. Et pourtant j’étais dans un sanatorium, malade, impuissante et désorientée.

J’ai vécu tout cela avec le sentiment que ma famille se débarrassait de moi, avait honte de ce que j’étais devenue, qu’il fallait me mettre à l’écart de tout et de tous parce que j’avais été méchante et qu’il fallait me punir d’être malade.

J’en voulais à ma mère d’être partie aussi vite, comme une voleuse, je ne savais pas encore que c’était dans la logique des choses, qu’il fallait pour elle comme pour moi que cela se passe ainsi.

Quand d’autres m’ont suivie j’ai compris que c’était pour tout le monde pareil. Il fallait que cela se passe ainsi.

La séparation devait être rapide, brutale et surtout sans appel.

Je comprends maintenant que ce moyen protégeait aussi bien ma famille que moi-même. Il n’y avait pas d’autres moyens. Impossible de faire autrement. Je devais faire le deuil de mon passé et il fallait que ce soit rapide.

Je devais prendre possession de ma nouvelle vie sans regarder à l’arrière. Mais je n’avais que 14 ans ! Comment comprendre cette brutalité des choses ? Comment les accepter sans en vouloir à ma mère qui avait accompli ce que je comprendrais plus tard, la « sale besogne » d’avoir à me jeter dans ce nouvel environnement ? Savait-elle ma maman que je lui en voudrais pour cela ? Comprendrait-elle qu’elle m’abandonnait ?

Je pense avec le recul que cela a du être aussi dur pour elle que pour moi, qu’elle a du culpabiliser de m’abandonner, et que comme moi elle a du être blessée de cette séparation voulue par le règlement du sanatorium.

Avec le recul je sais que c’était le meilleur moyen, ou plutôt la moins mauvaise solution.

Et j’en ai voulu à ma mère de m’avoir abandonnée.

Mais très vite, comme tous ceux qui ont vécu ce genre de séparation, je me suis adaptée, et très vite la Ravoire est devenue mon univers.

Mais aussi étrange que cela puisse paraitre, j’en ai encore plus voulue à ma famille d’avoir osé venir m’arracher littéralement de cet univers que j’avais appris à aimer. Parce que si l’arrivée à la Ravoire est barbare et sans cœur, alors le départ c’est encore pire !

J’ai vécu cela comme un drame. J’avais refais ma vie, mes habitudes et voilà que cette famille qui m’avait abandonnée un an et des poussières plus tôt venait m’enlever encore une fois mes habitudes, mes ami(e)s, mon monde, mes protections comme l’extérieur.

J’en ai voulu à ma famille d’avoir osé m’enlever tout cela. Ma famille aurait du me laisser à la Ravoire, je n’avais plus besoin d’eux, j’avais refait ma vie sans eux.

Je ne voulais pas partir, je ne voulais pas retrouver ma vie d’avant.

Ma famille, je l’avais reconstruite sans eux, ils étaient devenus des étrangers, ils ne pouvaient pas comprendre ce que j’avais vécu sans eux.

Encore une fois, à cause de ma famille, je subissais une séparation brutale et incompréhensible. Encore une fois, je devais mettre un terme à mes habitudes, mon ancrage. Encore une fois, je devais refaire et reconstruire ma vie.

Plus tard, j’ai du à nouveau refaire et reconstruire, mais j’en avais pris l’habitude, et maintenant je sais que tout ce que la vie m’a séparé et éloigné ne sera jamais aussi brutal que mon arrivée et mon départ de la Ravoire.

 

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