22 mars 2017

Kate

Ma chère Kate,

Tu as été ma dernière amie à la Ravoire, et surtout celle que j’ai conservé le plus de souvenirs. Peut être parce que j’ai partagé plus longtemps la chambre, avec ta sœur Sylvie. Peut être parce que nous avons durant de longs mois inventé un monde ailleurs.

Peut être parce que tu es partie 5 ans après la Ravoire, laissant mari et enfants dans un désespoir jamais consolé ?

A ton arrivée, j’étais assisse comme à mon habitude sur les marches des escaliers qui menaient au dernier étage, celui des « grandes ». Tu es passée devant moi et tu m’a fait le plus beau des sourires, et c’est comme cela que nous sommes devenues amies.

Tu avais la chance d’avoir été malade avec ta sœur Sylvie, plus discrète mais tout aussi attachante, et toutes les 3 nous sommes rapidement devenues inséparables.

Tu venais de Maubeuge, avec cet accent si particulier, et moi du sud. Nos accents ont fini par se mélanger et nous avions même notre propre langage fait d’un mélange d’expressions de nos régions.

« Mon panane dame cul » (traduisez mon pied dans ton cul) est devenu notre phrase de ralliement, notre manière de communiquer et de nous faire rire même dans les situations les plus dramatiques.

Dès ton arrivée, nous avons demandé à être toutes les 3 dans la même chambre, à l’étroit certes, les chambres étaient prévues pour 2, mais nous étions ensemble toutes les 3 à nous inventer une autre vie.

Tu venais aussi d’un monde de groupies des Rolling Stones, et tout tournait autour de ce groupe, tes copains, ton unique amour Patrick.

Tu avais souvent de la visite, même parfois pas autorisée, car nous avions des quotas (1 x tous les 3 mois) à ne pas dépasser. Mais ta famille était tout le temps là. Soit ta maman, soit Patrick, soit tes amis, soit tous ensemble. C’était adorable d’avoir comme cela le mélange de passé, de présent et de futur ensemble.

On parlait tout le temps des Stones, d’Elvis, de musique. Nous rêvions ensemble de rencontrer Mick Jagger et Keith Richards, nous continuions à pleurer Brian Jones et nous le faisions encore vivre dans notre monde imaginaire.

Nous avions décidé du nom de nos enfants, Bianca et Jade pour les filles, Mickaël et Brian pour les garçons.

A nous 3 nous étions un clan, une famille.

C’est de toi que j’ai gardé le plus de souvenirs, et tu as été le bonheur d’être à la Ravoire.

Bien sûr, nous nous disputions pour des banalités, mais nous restions amies et solidaires.

Et je suis partie.

Tu as eu 2 filles que tu as appelé Bianca et Jade, tu as tenu ta promesse, mais pas moi. J’ai tenu la promesse de te revoir, mais la vie a décidé que tu devais nous laissé avant que je puisse le réaliser. Tu es partie à 25 ans sans crier garde, sans que personne puisse te garder, parce que tu avais mal à la tête. Tu es partie et tu m’as laissé me débrouiller seule dans la vie. Tu as laissé tes enfants et ton mari. Tu as laissé derrière toi tant de personnes au désespoir.

Tu étais ma meilleure amie, mon âme sœur, et tu es partie.

Tu restes à jamais dans mon cœur.

KATE

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L'abandon

Quand je suis arrivée à la Ravoire, ma mère qui m’accompagnait m’a littéralement déposée dans ma chambre et elle est repartie aussi sec. C’est brutal mais c’était ainsi. Comme un sparadrap que l’on arrache à toute vitesse pour ne pas avoir mal, la rupture devait être brutale. J’étais là toute seule, dans un univers que je devais découvrir, entourée de personnes que je devais apprivoiser ou être apprivoiser. Je devais tout découvrir par moi-même. Ma chambre, mes nouvelles copines qui à mon arrivée me paraissaient hostiles.

Je refusais de croire que j’étais comme elles, malade à un point où il fallait me séparer de tout mon univers.

Comment comprendre à ce moment précis que cette séparation brutale avec mon passé allait me sauver la vie ?

Comment comprendre que tout ce qui m’entourait maintenant serait mon univers durant tant de mois ?

Comment ne pas croire que j’étais punie parce que malade ?    

J’étais seule dans ce monde nouveau pour moi, et j’ai vécu mon arrivée comme un drame, une déchirure, une punition. Je regardais les personnes et je les détestais toutes, même les plus gentilles. Je ne voulais pas être là, je ne voulais pas être malade. Je voulais continuer ma vie, entourée des miens, vivre mon adolescence comme les autres. Et pourtant j’étais dans un sanatorium, malade, impuissante et désorientée.

J’ai vécu tout cela avec le sentiment que ma famille se débarrassait de moi, avait honte de ce que j’étais devenue, qu’il fallait me mettre à l’écart de tout et de tous parce que j’avais été méchante et qu’il fallait me punir d’être malade.

J’en voulais à ma mère d’être partie aussi vite, comme une voleuse, je ne savais pas encore que c’était dans la logique des choses, qu’il fallait pour elle comme pour moi que cela se passe ainsi.

Quand d’autres m’ont suivie j’ai compris que c’était pour tout le monde pareil. Il fallait que cela se passe ainsi.

La séparation devait être rapide, brutale et surtout sans appel.

Je comprends maintenant que ce moyen protégeait aussi bien ma famille que moi-même. Il n’y avait pas d’autres moyens. Impossible de faire autrement. Je devais faire le deuil de mon passé et il fallait que ce soit rapide.

Je devais prendre possession de ma nouvelle vie sans regarder à l’arrière. Mais je n’avais que 14 ans ! Comment comprendre cette brutalité des choses ? Comment les accepter sans en vouloir à ma mère qui avait accompli ce que je comprendrais plus tard, la « sale besogne » d’avoir à me jeter dans ce nouvel environnement ? Savait-elle ma maman que je lui en voudrais pour cela ? Comprendrait-elle qu’elle m’abandonnait ?

Je pense avec le recul que cela a du être aussi dur pour elle que pour moi, qu’elle a du culpabiliser de m’abandonner, et que comme moi elle a du être blessée de cette séparation voulue par le règlement du sanatorium.

Avec le recul je sais que c’était le meilleur moyen, ou plutôt la moins mauvaise solution.

Et j’en ai voulu à ma mère de m’avoir abandonnée.

Mais très vite, comme tous ceux qui ont vécu ce genre de séparation, je me suis adaptée, et très vite la Ravoire est devenue mon univers.

Mais aussi étrange que cela puisse paraitre, j’en ai encore plus voulue à ma famille d’avoir osé venir m’arracher littéralement de cet univers que j’avais appris à aimer. Parce que si l’arrivée à la Ravoire est barbare et sans cœur, alors le départ c’est encore pire !

J’ai vécu cela comme un drame. J’avais refais ma vie, mes habitudes et voilà que cette famille qui m’avait abandonnée un an et des poussières plus tôt venait m’enlever encore une fois mes habitudes, mes ami(e)s, mon monde, mes protections comme l’extérieur.

J’en ai voulu à ma famille d’avoir osé m’enlever tout cela. Ma famille aurait du me laisser à la Ravoire, je n’avais plus besoin d’eux, j’avais refait ma vie sans eux.

Je ne voulais pas partir, je ne voulais pas retrouver ma vie d’avant.

Ma famille, je l’avais reconstruite sans eux, ils étaient devenus des étrangers, ils ne pouvaient pas comprendre ce que j’avais vécu sans eux.

Encore une fois, à cause de ma famille, je subissais une séparation brutale et incompréhensible. Encore une fois, je devais mettre un terme à mes habitudes, mon ancrage. Encore une fois, je devais refaire et reconstruire ma vie.

Plus tard, j’ai du à nouveau refaire et reconstruire, mais j’en avais pris l’habitude, et maintenant je sais que tout ce que la vie m’a séparé et éloigné ne sera jamais aussi brutal que mon arrivée et mon départ de la Ravoire.

 

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Posté par La Ravoire à 07:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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