LA DANSE DE LA SIESTE 72

Quand je suis arrivée à la Ravoire, les derniers petits enfants de moins de 10 ans étaient récupérés par leur famille ou envoyés ailleurs. La Ravoire allait fermer ses portes.

Je suis de la dernière génération. Je ne pense pas qu’après mon départ il y eu encore des arrivées car je suis partie en Juin et La Ravoire a fermé en septembre 1973.

Après moi, les arrivées étaient de plus en plus rares et c’était à chaque fois un véritable évènement.

Nous étions là, à attendre que les familles partent pour « voir » qui allait vivre avec nous quelque temps.

C’était notre spectacle à nous.

Les pleurs d’arrivée étaient un délice pour nous, car nous savions qu’ils seraient encore plus abondants au moment du départ.

A chaque fois, le même rituel et les mêmes questions avant même de connaitre le nom de notre nouvelle amie.

« Tu as quoi ? un voile, un trou, une caverne ? Tu es contagieuse ? comment a tu su que tu étais malade ? »

Nous avions la charge d’expliquer la vie à La Ravoire.

Tubage pour les arrivées et les départs, le petit déjeuner, les soins – les perfusions pour certains - les siestes, l’arrivée du courrier, l’école, déjeuner, re soins et re siestes, sorties, souper, re soins, se laver, faire ses devoirs, faire sa chamlbre, écrire aux parents, et se coucher encore et encore.

Le dimanche, relâche - soins limités, pas de perfusion, repos aussi pour nos veines, chapelle pour tous, visite des parents ou pas, sorties avec Mémère ou une autre à la Petite Boutique, pas de sieste, grande promenade ou jeux à l’extérieur, bricolages ou préparation des fêtes, ou choisir de rester dans sa chambre, changement des draps et lavage des habits que nous devions mettre dans des sacs estampillés avec nos numéros de chambre, faire sa chambre, se laver. Repas améliorés,

Le dimanche soir, nous avions – garçons et filles - le droit d’aller à la salle de cinéma, quand nous n’étions pas punies (n’est il point Brigitte ?), et le lundi tout recommençait à nouveau, le rituel de la semaine se remettait tout doucement en place.

Quand nous savions qu’un garçon arrivait, nous étions toutes impatientes de voir à quoi il pouvait ressembler. Il faut dire qu’à La Ravoire, nous étions perpétuellement en chasse d’aventures amoureuses sans lendemain et platoniques.

Il fallait se faire nos propres films pour nous distraire. Il fallait « correspondre » avec un garçon pour avoir des choses à raconter aux copines durant les interminables siestes plus ou moins animées.

A l’étage des grandes, au dernier étage, les siestes étaient rarement calmes et reposantes, surtout l’après midi, où nous passions notre temps à rigoler et à chanter et à animer les terrasses, sauf bien sûr quand Mémère était de service. Nous avions une ou plusieurs radios ou magnétophones et nous écoutions en boucle Elvis Presley, les Rolling Stones, et surtout Mike Brant et Claude François.

Cela devenait souvent de la cacophonie, car chaque chambre avait son idole, et c’était à celle qui aurait les moyens de mettre sa musique le plus fort pour couvrir les autres artistes.

Sur nos lits de camp militaires, avec nos couvertures elles aussi militaires, nous refaisions notre monde, nous faisions le plein de souvenirs et surement pas cette sieste qui se voulait reposante et qui devait nous assurer la guérison.

Avec le recul, je pense maintenant que tout ce qui nous a été permis de faire est en relation avec la fermeture de La Ravoire.

La maladie ayant reculée, les traitements étant efficaces, nous étions plus libres de faire ce que l’on voulait. Pourtant, il arrivait que même sans la présence de Mémère, nous étions tellement ko que nous profitions de cette sieste pour dormir. Je ne sais pas pourquoi, mais des fois, il nous arrivait de profiter du paysage, et de dormir.

Le paradoxe de La Ravoire, soit nous étions toutes surexcitées, soit nous étions toutes dans les vapes. Certaines, malgré le brouhaha musical et les rires, arrivaient quand même à dormir durant ces siestes.

J’ai vécu cette période de rituels immuables et parfois ennuyeux sans savoir que ce serait une période de ma vie importante.

Maintenant je sais que tout ce qui m’ennuyait là bas était une montagne de souvenirs et qu’ils reviendraient dans ma vie bien plus tard, comme autant de bulles de bonheur.